Inquiétudes artisanales (La marionnette, un truc de looser ?)

• Petite observation qui me trotte dans l’esprit à chaque annonce de séminaire, rencontre, colloque sur la Marionnette : impression de disproportion entre l’énergie dépensée à écrire sur la marionnette et l’énergie mise en œuvre pour en fabriquer… Plus de textes intelligents que de marionnettes remarquables.

• Autre observation : on parle d’économie solidaire… Nous la pratiquons sans le savoir, depuis toujours ! Comme Monsieur Jourdain fait de la prose… Aucun collaborateur ne peut “tenir” sans motivation dans notre métier… Beaucoup d’entre nous sont déjà en SCOP, forme juridique prévoyant une participation et intéressement des salariés, mais nous sommes chroniquement menacés de déficit… Maintenant, si l’économie solidaire consiste à développer des actions en s’appuyant sur plus de bénévolat et en le légitimant (le “professionnalisant” ?), je crains, sauf exceptions vertueuses, quelques déboires :

– A court terme, on connaît les apports parfois exceptionnels, mais aussi les limites “techniques” et “psychologiques” du bénévolat sur la durée : il y a une différence entre le temps d’un festival et le travail annuel resserré d’une compagnie de création professionnelle.
– A long terme, quelle aubaine pour une politique culturelle de récession que d’ériger le bénévolat en principe de fonctionnement au nom de l’économie solidaire ! Nos élus vont se jeter sur la proposition, qui se combine merveilleusement avec le social et l’éducatif ! Mais pour l’instant, l’URSSAF, l’UNEDIC et les conventions collectives régissent encore nos soubresauts économiques…
Je dois comprendre de travers… sur le site de l’Ufisc… de nombreuses propositions (à effets pervers) pour l’avenir, mais en pratique, pour la saison prochaine… ? J’ai bien peur que la marionnette devienne un truc de looser…si notre profession ne s’attaque pas à trois problèmes, par ordre d’urgence :

I – la jauge
II – l’équilibre création / diffusion / actions éducatives
II – la généralisation des petites formes

I – Une problématique économique et artistique : la JAUGE du spectacle de marionnettes.

A – Problèmes de diffusion et de déontologie.

B – Problème artistique qui remet en question une des spécificités de la marionnette.

A – Problèmes de diffusion et de déontologie : faire respecter LA JAUGE !

Proposition : pourquoi pas une rubrique dans nos revues dénonçant les lieux et organismes de diffusion qui ne respectent pas la jauge demandée. Genre : “Avant de signer un contrat avec telle salle ou tel organisateur, contacter THEMAA”. La revue indiquerait alors comment joindre les compagnies ayant vécu une mauvaise expérience, pour améliorer la contractualisation en connaissance de cause. Cette rubrique existait autrefois dans les pages du journal du SFA, et donnait à réfléchir aux marchands de soupe, notamment aux organisateurs de spectacles pour enfants à la tête de garages à spectacles… Aussi bien que pour d’autres problèmes comme le blocage de dates impératives suivi de désistements désinvoltes ou l’exigence d’exclusivité abusive, le refus de payer les droits d’auteurs, les droits voisins, etc. Une démarche officielle de THEMAA auprès du SYNDEAC pourrait être une urgence pour la saison prochaine. Il y a aussi les délégués à la Culture des partis politiques… et des syndicats… Que sais-je ? Il y a là une campagne de revendications à étudier.

Savez-vous créer un chef d’oeuvre :
– Très intime dans une petite salle ou en appartement, mais qui tout compte fait (c’est le cas de le dire) “passe bien” devant un public de trois cents – allez ! – cinq cents personnes ? (“Finalement, on a loué toutes les places, on ne pouvait pas vous prendre deux jours”…).
– Est-ce que vous pouvez jouer plusieurs fois dans la journée ? En plein jour mais aussi en plein air, au gymnase, et dans des endroits chaque fois différents, et faire un prix ?
– Et les marionnettes ? Pas trop petites ? Faut qu’on les voit de loin… pour les spectateurs tout au fond, là-bas…
Décidément, le dialogue s’impose avec nos prescripteurs…

B – Le problème de la jauge influe sur la création elle-même, et sur l’avenir de notre moyen d’expression.

L’exigence de faire face à des jauges diversifiées, de plus en plus imprévisibles, nous interroge à chaque création, et interroge la profession en profondeur
– Nous pouvons adapter la taille de nos personnages et de nos scénographies aux exigences des grandes jauges, de l’événementiel, avec le renfort de la vidéo et du numérique, et la bataille est une bataille de savoir-faire et d’économie de production.
– Nous pouvons résister pour garder la spécificité de notre pratique culturelle : le charme de l’univers théâtral réduit. Dans ce cas, la bataille repose sur les petites salles, leur économie et leur communication… leur mise en réseau et les actions culturelles afférentes.
– Repenser à l’établissement de théâtres de marionnettes fixes, à calendriers adaptés au contexte de leurs implantations (temps scolaire ou calendrier touristique ? ) et avec des temps forts. Avec une mission de diffusion prioritaire, ils seraient d’emblée des lieux de transmission de savoir-faire, avec une programmation et donc des emplois ! Ils remédieraient à la disparition des salles compatibles avec la marionnette à gaine, dont les salles en gradins affaiblissent l’efficacité, et qui disparaît pour cette raison entre autres.

II – Equilibre création / diffusion / actions éducatives :

Une vigilance s’impose :
Il faut veiller à l’équilibre création / diffusion / actions éducatives : la présentation de spectacle(s) dans de bonnes conditions devrait être en préalable ou en accompagnement de tout atelier… (Je parle du point de vue d’une compagnie indépendante qui n’est pas “en résidence” dans une structure du réseau national et qui jongle seule avec ses partenariats.)

– L’action éducative peut nourrir l’artiste, mais elle peut aussi le vider, temporairement ou définitivement , de son potentiel créatif. Il arrive aussi quʼaucun processus créatif ne sʼalourdisse dʼun petit souci “d’exploitation pédagogique” dynamisant ou pernicieux… Rare, l’élan personnel qui ne soit temporisé par quelque considération socio-pédagogique ! C’est une sournoise auto censure…
Il est vrai que la “transmission de savoir-faire” pèse de plus en plus lourd dans nos “cahier des charges”… Toute nouvelle compagnie se voit chargée dʼateliers, avant même dʼavoir pu démontrer son propre savoir faire…

– Quel est le regard de la société sur l’artiste “d’action culturelle” qu’on ne voit jamais sur le plateau du CDN ou de la Scène Nationale, ou dans une bonne salle de spectacle, du Festival d’été, et encore moins à la télé…Il faut porter avec panache et conviction devant des jeunes de ne pas être “vu à la Télé”… sinon sur France 3 édition régionale, à l’occasion du dernier atelier avec le centre aéré, et au cours duquel le cadreur a sélectionné les marionnettes les plus bariolée (la vie, c’est la couleur ! Etc. ).

– La crise supprime ou rétrécit les budgets culturels, mais il y reste effectivement des lignes budgétaires pour les actions “utiles”. La création est laissée à la débrouillardise de l’artiste (donc petite forme) ! Or, les ateliers, comme la diffusion décentralisée des petites formes, s’ils couvrent les salaires et charges, couvrent rarement les frais pédagogiques spécifiques à la marionnette (matériel d’enseignement) et encore moins une marge de manœuvre pour dégager de quoi créer.

– Nous voilà réduits à pratiquer un ersatz de théâtre (ou de danse, ou de cirque) à des gens (adultes ou enfants) qui n’en ont jamais vu, ou qui ne verront jamais que du théâtre semiprofessionnel (baptisé “projet innovant”, par exemple) ou au rabais, souvent dans des lieux mal faits pour le spectacle. Ainsi “participants” aux stages et spectateurs de la présentation des travaux pourront-ils comparer avec la dernière émission de variété… Et ils penseront que le théâtre, et surtout la marionnette, c’est pour les profs, les scolaires et les centres sociaux… !?!

COROLLAIRE 1

– Les institutions culturelles, dans le cadre de leurs “missions”, envoient le marionnettiste avec sa “petite forme”, travailler à “l’élargissement des publics”, en milieu rural, dans les banlieues et petites communes.
Il est vrai que nous le faisons du mieux possible – et de bon cœur ! – bien outillés, grâce à la marionnette, pour séduire et surprendre des publics hétérogènes même formatés par la télé.
Mais après?
– Quelle reconnaissance et quelle suite à ces action réussies ?
– Quelles ouvertures pour des projets plus ambitieux?
– Quelles occasions de se ressourcer professionnellement dans des créations à part entière ?

Diffusées devant des publics de théâtre, et même… des critiques de théâtre ! Y a-t-il un autre destin pour les compagnies indépendantes ? Sommes-nous seulement bonnes pour être appelées à manifester quand le réseau culturel est en danger, puisque “si les gros maigrissent, les petits meurent” ? (Sic)…

COROLLAIRE 2 : Vous avez dit “compagnonnage” ?

Si la transmission de savoir-faire s’adresse aussi à de futurs professionnels (par exemple), est-ce bien raisonnable de leur ouvrir ces portes-là ?
Sommes-nous actuellement en mesure de mener de vrais programmes d’insertion professionnelle sur nos territoires ?
Y aura-t-il un volume d’emploi spectacles / actions culturelles suffisant ?
Des besoins, oui, mais des budgets ?
Qu’en pensent les CDAM ?

Voilà un point à mettre sur le tapis, officiellement, avec le ministère, les DRAC, les collectivités territoriales en mutation, aussi et surtout avec nos prescripteurs (le SYNDEAC… ?).

III – Prédominance et généralisation des petites formes :

Où en est le THÉÂTRE de marionnettes ? Celui qui marchait sur les plate-bandes de l’Art Dramatique au point de déchaîner la colère et les rétorsions des théâtres d’acteurs ?

Si la crise est bien la cause de la frilosité de nos contacts, partenariats, tutelles, affichée pour la saison prochaine… cette allégation ne fait qu’accentuer un phénomène récurrent pour les marionnettistes, et dont nous semblons nous accommoder bon an mal an, tant nous nous sommes habitués à faire de nécessité vertu, et tant nous avons oublié d’y prendre garde.
Constatons cependant que l’économie de nos créations régressent depuis bien avant la crise… nationales, actions culturelles de collectivités territoriales recoupe le parcours des programmes et des sites des compagnies : la marionnette n’apparaît plus guère qu’en petites formes… (au pluriel malgré tout).

Bien-sûr, les exemples de solistes ou duettistes célèbres nous inciteraient à ne pas nous étonner, à commencer par Mourguet à ses débuts. Tous les marionnettistes ont un démiurge qui sommeille en eux et qui les pousse à tout assurer seuls… C’est une étape initiatique pour certains, une vocation exclusive pour d’autres, mais l’exemple de virtuosités solistes originales s’impose actuellement comme une norme pour la marionnette, sous la pression économique des diffuseurs, mais aussi sous une pression artistique interne à la profession même.

La petite forme est auréolée d’a priori favorables : elle est le lieu de l’expression personnelle, de l’expérimentation, de l’insolite, du surprenant, de l’anti-académisme, critères prioritaires si j’en crois les textes de présentation des programmes. La modestie de la forme est contrebalancée par un “délire” d’inventivité, pour peu qu’on y associe d’autres médias ou d’autres disciplines artistiques. Cette pression là est dangereuse, car elle suscite la réitération et l’imitation de repères aléatoires… Et peu à peu, la prolifération “d’exceptions” devient la norme, voir une règle dont il devient difficile de s’éloigner… dont je sens la profession prisonnière. De nous-même, nous proposons des spectacles qui répondent aux contraintes de la jauge, en espérant lʼaura artistique dʼune précarité débrouillarde. Nous rabattons nos ambitions, uniformisant nos pratiques et aussi nos esthétiques de marionnettistes, les mêmes exemples de spectacles qui “tournent”, “qui ont la cote” produisant les même modes, les mêmes esthétiques consanguines…
Tandis que d’autres ouvrent des mac-do, d’autres agrandissent leurs restaurants gastronomiques… qui deviennent des lieux de gavage ! (J’ai des exemple en tête pour chaque cas…). Nous invitons le public à un pique-nique commerce équitable, marché des producteurs…On en discutera quand lʼhiver sera venu!

Pendant ce temps, où est passé le Théâtre de marionnettes ?

Chez les spectateurs comme chez les directeurs de théâtre ou de Festivals : la marionnette est associée à la petite forme… pas chère à la création et, quoique peu rentable à la diffusion, en revanche très utile dans un bilan d’activité !
L’exception maintenant, c’est de vouloir monter un projet “marionnettes” à six interprètes ou plus, avec techniciens et budget de co-pro décent… Le directeur de théâtre avec lequel vous avez pris rendez-vous “ne s’attendait pas à ça ! Il veut bien vous soutenir “pour une petite forme”… il garde son budget pour les coproductions du grand plateau… Il vous avait envisagé dans la petite salle qui (elle) doit sʼauto-financer… Etc. ” Qui dʼentre-nous nʼa entendu cela plusieurs fois déjà ?

Nous ne pouvons pas nous battre individuellement sur ces trois points sans ouvrir le débat collectivement avec les directeurs de salles et leurs conseils d’administration. Faut-il le faire par l’intermédiaire du SYNDEAC, des journalistes ? Avec les délégués à la culture des partis politiques, des collectivités territoriales ? Inlassablement avec l’Education Nationale bien sûr, et les conseillers Education artistique et culturelle des DRAC ? Que sais-je encore ?

Sans négliger les questions de fond traitées par THEMAA, nous pourrions déjà gagner du terrain sur quelques points pratiques pour nous préparer et préparer nos partenaires à nous accorder plus de considération et d’équité, “ici et maintenant”.

Petits points de déontologie et d’équité… sans lesquels les manifestations actuelles de l’ensemble du monde culturel auraient moins d’assise et de légitimité.

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